Voilà bien une question de fond, que l'on m'a posé peut-être dix milliards
de fois.
Il est tout neuf ! Comment peut-il être en panne ?
Mais je l'ai fait réparer il y a deux mois !?
Hier soir il marchait très bien !
J'ai entamé la réponse à cette question dans un billet précédent. Et le
débat Mac/PC, discussion propice au troll s'il en est, se focalise souvent sur
l'affirmation que "les Mac plantent moins que les PC". Est-ce vrai ?
Ma position est que c'est faux. Mais pour parvenir à cette réponse, il
convient de définir un peu mieux le cadre du débat.
Premièrement, il faut garder en tête que le marché des PC personnels équipés
de Windows représente environ 90 % du marché des ordinateurs personnels. Ce
chiffre est fluctuant, notamment avec l'arrivée des tablettes, mais Apple
représente au niveau mondial moins de 7% des systèmes d'exploitation équipant
les ordinateurs personnels. Cela varie selon les pays : il gravite autour de
10% aux USA.
Cela implique qu'en valeur absolue, il y aura beaucoup plus de Windows que
de Mac OS en panne, simplement parce qu'ils sont, et de très très loin, plus
nombreux sur le marché. Cela ne nous renseigne pas sur le taux de panne, c'est
à dire le pourcentage de panne pour un produit donné, chiffre que les
constructeurs, dont Apple, gardent jalousement secret.
D'un point de vue matériel, Apple évite le bas de gamme : on peut en déduire
que le taux de panne des composants les plus fiables sera plus faible que sur
les PC - puisqu'on compare un peu des torchons et des serviettes en comparant
un MacBook Air à 1500€ et un PC Packard Bell à 450 €.
Apple n'est pourtant pas sans défaut : on se rappelle des batteries
qui chauffent et explosent sur les macbook 17 pouces il y a quelques années,
les condensateurs des cartes-mères des iMac 22 pouces G5, des cartes graphiques
nVidia qui chauffent et finissent par cramer.... J'ai moi-même changé sur des
Macintosh des disques durs, des écrans LCD, des lecteurs DVD, des Time Capsules
qui chauffent et finissent par perdre toutes les données...
Bref, d'un point de vue matériel, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. Il
faut garder à l'esprit que les "PC" équipé de "Windows" ne représente pas un
marché homogène : on trouve des PC de différentes marques, plus ou moins
satisfaisantes, et des versions très différentes de Windows. On ne peut pas
comparer pied à pied un PC HP de 2001 avec Windows 98 SE et un PC Asus de 2010
avec Windows 7. Les plantages très fréquents de Windows 98 ont marqué les
esprits et contamine encore la perception que l'on a de Windows comme OS.
Microsoft doit composer avec un très grand nombre de composants différents et
s'adapter sur tout un tas de matériels différents (même si le marché des
constructeurs s'est bien réduit, et que les normes de fabrication sont devenus
effectives, ce qui fait, par exemple, que Windows Vista/7 soit capable
d'installer tout seul un grand nombre de pilotes spécifiques après une
réinstallation "from scratch".)
Alors qu'Apple est un marché relativement homogène : la marque contrôle le
matériel et le logiciel ; par exemple, Mac OS X ne fonctionne pas sur les
processeurs AMD, point à la ligne. En simplifiant l'écosystème, Apple réduit le
spectre des cas possibles à implémenter d'un point de vue logiciel, le système
est donc plus simple, et ce qui est plus simple tombe moins en panne.
Ces deux modèles de développement (compatible / fermé) résultent d'un choix
conscient de la part des deux compagnies. Le système compatible a permis à
Microsoft de conquérir la majeure partie du marché, et a même été pendant une
période pratiquement monopolistique. Le système fermé a permis à Apple de se
créer un marché de niche sur des points différentiants comme le design, la
fiabilité (supposée), et la qualité du SAV (réelle).
Deux stratégies qui n'ont pas à être opposées, mais complémentaires,
et qui permettent un choix bienvenu, à mon estime.
Et n'oublions pas que sans Microsoft et son système imparfait, mais
flexible, compatible, et peu coûteux : il n'y aurait tout simplement
pas de marché. Un autre système aurait vraisemblablement pris sa place, mais
nous ne saurions dire si Apple aurait su s'y insérer.
Ensuite, d'un point de vue logiciel, il existe à mon avis une très grosse
différence entre un utilisateur PC et un utilisateur Mac. L'utilisateur
Macintosh se reconnaît comme non-expert : il configure son système et
l'utilise. Ses contacts l'utilisent de la même façon. Basta.
L'utilisateur PC, lui, est généralement environné d'un grand nombre de
contacts qui ont tous leurs préférences et passent leur temps à lui lancer des
liens, des versions d'évaluations et des conseils d'optimisations sans intérêt
que l'on s'empresse d'installer, au détriment de la stabilité du système. Sans
compter les jeux, les smileys, les logiciels de chat et de téléchargement que
tout adolescent n'a de cesse de mettre en place, sans la moindre considération,
encore une fois, pour la stabilité.
L'économie du PC fait que votre ordinateur est généralement livré avec une
ribambelle de logiciels d'essais, inutiles et souvent nuisibles qui
ralentissent le système. De fait, ce n'est pas Microsoft que je blâme : ce sont
les bundles logiciels idiots que les constructeurs installent (dans le but de
réduire les coûts et de proposer une pseudo-offre complète). Et ce sont
généralement les logiciels installés qui plantent le système, pas Windows qui
plante tout seul.
C'est un peu la différence entre utiliser une voiture, et tuner sa
voiture. Je gage que le risque d'embrouille est bien plus élevé dans le second
cas.
Personnellement, en quinze ans d'utilisation de Windows, je n'ai jamais eu
besoin de le réinstaller. Pourquoi ? Parce que je sais ce que je fais avec - et
surtout ce qu'il ne faut pas faire. Je ne télécharge pas de logiciels pour les
essayer. Je n'éprouve pas le besoin "d'optimiser" mon système. Je le maintiens
à jour et ne m'impatiente pas quand le système fait une opération complexe.
Résultat : mon PC ne plante pas.
Et les utilisateurs Mac fonctionnent pour la plupart comme moi. Apple a crée
un système d'exploitation fiable et performant, et s'efforce de le conserver
tel quel. Afin d'y parvenir, la firme maintient le contrôle sur ce que l'on
peut installer sur le Macintosh, et les options de réglages sont conservées
très simples. Le système n'est pas livré avec des versions bidons d'antivirus,
de traitement de texte, de fonds d'écrans rigolos ou de logiciels de chat.
Keep. It. Simple. Stupid.
Microsoft a créer un système d'exploitation fiable et performant, mais ne
peut pas contrôler la façon dont il est commercialisé. Son système est livré
avec un grand nombre d'options, de modules et de versions d'évaluations
compliquées. Just. Stupid.
Pied à pied, installons un Windows de base (depuis un CD) et un Mac OS : le
système mac est un peu plus complet grâce à iTunes, iPhoto et Mail ; mais les
système se valent. Depuis Windows XP, Microsoft a entrepris un gros travail de
stabilisation et d'ergonomie sur son système, qui commence à porter ses fruits
avec Windows 7. Windows 8 sera certainement une bonne surprise.
Mais Microsoft doit composer encore une fois avec un élément qu'Apple peut
ignorer : la compatibilité avec les versions antérieures. Quand Steve Jobs a
repris Apple en main et conduit le développement de Mac OS X sur une base Unix,
il a pris le risque d'obliger tous ses utilisateurs à migrer et abandonner une
grosse partie de ses logiciels. Il a tout refait de zéro, ou presque (avec
juste une option pour utiliser des logiciels Mac OS 9 sur une plateforme X,
mais qui n'a jamais bien fonctionné). Microsoft ne peut pas faire cela. Sa
position d'immense leader l'oblige à rester compatible. Quand il change de
noyau (XP -> Vista par exemple), les utilisateurs se plaignent. Et 90% d'un
marché mondial qui se plaint, ce n'est pas la même chose que 5% (et même 3% en
2000).
Microsoft doit planifier ses virages avec beaucoup plus de précautions que
Apple, lequel, en outre, bénéficie d'une base de fans quasi-hystériques à la
limite du prosélytisme. D'un point de vue marketing, Apple a quelques
atouts qui ont été bien mieux maîtrisés que n'a su le faire
Microsoft.
Mais techniquement, c'est kif-kif bourricot. Et c'est de plus en plus vrai :
bien sûr, Apple a toujours crée une meilleure expérience utilisateur. Time
Machine est incomparable face à la sauvegarde intégrée de Windows (à la limite
inutilisable). iTunes, base essentielle de la stratégie Apple, n'a pas
d'équivalent dans le monde compatible. iPhoto est concurrencé par
Picasa, qui n'est pas un produit Microsoft. Sans mentionner le fait que du fait
de sa faible part de marché, Mac OS n'est pas un marché de choix pour les
concepteurs de virus. Et en outre, il n'est pas exclu que le positionnement
CSP++ d'Apple implique une cible d'utilisateurs moins perméable aux stratégies
grossières de ces derniers.
Apple a crée un produit avec moins de fonctions, mieux calibrées. La gestion
de l'énergie sur les systèmes Windows est nulle face à celle d'Apple : encore
une fois, il est beaucoup plus facile de gérer cela quand on contrôle
l'écosystème depuis l'EFI et les spécifications matérielles jusqu'à l'API qui
les contrôlent.
Kernel Panic existe sur Apple ; BSOD sur Windows. Tout système
d'exploitation peut planter. J'ai débuggé des Mail qui ne parvenait plus à
créer de dossiers sur le système de fichiers (et sans problème hardware), des
macbook avec 1 Gb de RAM si lent qu'une mise à jour prenait presque trois
heures, un Finder qui ne parvenait plus à gérer les vignettes d'aperçu de ses
propres fichiers... Et j'ai fait la même chose sur PC - dans des rapports
proportionnels de 1 à 100, j'en reviens à la notion de part de
marché...
Sur un PC, 80% du temps, c'est l'utilisateur qui fait planter le système.
Une mise à jour trop longue ? J'éteins le PC, tant pis... et je plante le
système qui se retrouve à gérer des versions différentes
de bibliothèques essentielles. Une pub pour un logiciel qui va
soi-disant améliorer mon Windows ? Allez, je l'installe... et j'installe avec
le petit logiciel publicitaire qui va m'ouvrir des fenêtres toutes les cinq
minutes.
L'utilisateur de PC se méfie de son système, l'utilisateur Mac lui fait
confiance. Cela provoque une attitude différente. (et oui, cette différence
provient d'un positionnement marketing, lui même provenant d'une stratégie
commerciale ; mon propos est de dire que cette différence n'est PAS technique).
Quand un Mac met deux heures à effectuer une mise à jour, l'utilisateur Mac
attend. Quand un PC met deux heures à faire une mise à jour, l'utilisateur PC
s'impatiente et l'éteint. Et le plante.
Si je résume mon opinion sur le sujet :
- Traitant des mêmes concepts, il n'y a pas de différences fondamentales
entre un Mac et un PC
- Les utilisateurs ne sont pas les mêmes et donc n'ont pas les mêmes
attentes, la même culture, ni le même budget
- Microsoft doit composer avec sa stature de super-dominant, ce qui lui
interdit toute souplesse technique ou commerciale
- Apple a su créer un positionnement marketing très précis (et très
rentable)
Voilà, c'est déjà assez long, je vais m'arrêter ici. J'espère ne pas avoir
été trop confus, et surtout rappelez-vous que je suis agnostique. J'aime les
deux mondes, qui ont tous les deux beaucoup à offrir. Comparer les deux, c'est
comme comparer une Renault Clio et une Audi TT, puis suggérer que Renault est
nul en oubliant la VelSatis (par contre je n'y connais rien en voiture alors,
excusez si je me trompe, et conservez l'esprit de l'analogie).
Quand j'entends les arguments de l'un et l'autre camp, je ne peux
m'empêcher de penser au mot de Sacha Guitry : "Ce qui probablement fausse tout
dans la vie c'est qu'on est convaincu qu'on dit la vérité parce qu'on dit ce
qu'on pense."
Et je concluerais sur ma réponse à la question initiale "les Mac
plantent-ils moins que les PC ?" : "Non, mais les utilisateurs PC s'efforcent
de le faire penser, et les utilisateurs Mac y contribuent encore plus !".