Cela fait longtemps que l'on parle de la licence globale (plusieurs années,
le concept est apparu au moment de l'explosion du téléchargement peer-to-peer,
il y a plus ou moins huit ans) et que les majors la refusent, généralement
suivis par les législateurs de différents pays.
Le prétexte n'est pas bien clair, mais le fondement est bien identifié : les
majors espèrent faire beaucoup plus d'argent en imposant des prix élevés à
l'unité plutôt qu'en trouvant de nouveaux modèles de rémunération, notamment la
licence globale.
C'est quoi, la licence globale, pour ceux qui découvrent le sujet ? Et bien
c'est un principe où chaque internaute paie une petite somme (autour de 2€), en
échange de quoi, on a accès à tout le catalogue musical, et de facto, on peut
télécharger / échanger autant que l'on veut. Bien sûr, c'est pas juste pour les
gens qui n'écoute pas de musique sur Internet : mais c'est aussi le reproche
que l'on fait à la redevance. Personnellement, je ne regarde pas la télévision,
je n'ai pas d'antenne, et je paie la redevance quand même (et c'est beaucoup
plus cher que 24 € / an). Alors je veux bien que l'on discrédite la licence
globale, mais on en profite pour faire sauter la redevance, merci.
Selon Pascal Nègre et ses amis des majors, c'est un "vieux modèle",
"insuffisant pour financer la création" (d'après lui, 1 milliard de revenu par
an, c'est pas assez pour financer la création). Et il défend le modèle des
abonnements type Deezer / Spotify.
Je me suis abonné pour voir à Zune. C'est le système de diffusion musicale
de Microsoft, que je récupère via ma Xbox 360. Où est la différence ? J'ai
accès, contre un abonnement mensuel, à un immense catalogue musical. Où est la
différence ?
La différence, me direz-vous, c'est que je n'ai toujours pas le droit de
redistribuer la musique que je télécharge (car pour l'écouter, je dois la
télécharger ; seulement elle n'est pas stockée sous une forme exploitable sur
mon PC). M'enfin, il me semble que cela n'a jamais été le coeur du débat : les
gens veulent simplement pouvoir écouter de la musique via Internet. La
redistribution est une épiphénomène de cette volonté, simplement parce que le
P2P fonctionne de cette façon.
Je n'ai pas la possibilité, dans cette configuration, de graver des cd que
je pourrais écouter dans ma voiture, transférer sur un baladeur, prêter à un
ami. Evidemment, techniquement, c'est assez facile de capturer le flux audio,
plutôt de bonne qualité d'ailleurs, vers un graveur CD de salon ou mon
ordinateur. Cependant, c'est en principe interdit.
C'est là la pierre d'achoppement du système. Les utilisateurs réclament le
droit de copier, prêter, transférer leur musique sur n'importe quel support ou
périphériques. Les éditeurs, majors, et autres intermédiaires, souhaitent
pouvoir faire payer l'utilisateur à l'usage. Evidemment, cela peut leur
rapporter potentiellement beaucoup plus. Mais dans les fait, c'est un échec :
d'abord le téléchargement illégal ne faiblit pas, ensuite les ventes directes
de cd ne cessent de diminuer, même si la situation est beaucoup moins grave que
les majors ne le hulullent en permanence.
Car ce qui est menacé, ce n'est pas la création, ni la musique. C'est la
position d'intermédiaire de ces groupes qui ne contrôlent, finalement, que des
droits d'exploitation des oeuvres. Un artiste peut se passer d'eux en
réussissant sa promotion via Internet. Ce n'est pas facile, mais ce n'est pas
facile non plus hors Internet ; il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Un
artiste peut se passer d'eux en vendant ses titres via Internet. Et donc la
seule réelle richesse de ces énormes groupes, c'est leur catalogue. Et pour en
retirer le maximum, ils distillent celui-ci très précautionneusement (en
détournant l'attention en proférant des énormités sociales et économiques).
Cependant, de mon point de vue, cette licence globale existe déjà. Elle va
se perfectionner, s'étendre, mais j'ai déjà la liberté d'écouter sur
ma chaîne (et c'est là l'essentiel) un catalogue immense, contenant
bien plus d'oeuvre que je n'en connais, pour une somme inférieure à un demi-cd
par mois. Je n'ai pas besoin d'acheter ces CD : ma CDthèque se couvre de
poussière tellement je réécoute peu mes albums. Ici, pas de gaspillage, peu de
ma matière première, je peux écouter sans discontinuer Eiffel parce que j'aime
bien ça en ce moment, et passer à autre chose quand j'en ai assez. Je peux
découvrir de nouveaux artistes que je n'aurais certainement pas acheté en
magasin. Même pour les enfants, il y a des choses à écouter.
En outre, du point de vue des Majors, quels pratiques commerciales sont à
explorer ! Ils pourraient être capable de connaitre nos goûts individuels,
savoir qui écoute réellement tel artiste ou albums, quels chansons sont
préférées dans un album, ils pourraient faire des suggestions, bâtir des
playlists d'ambiance, nous tenir informés des concerts ou des goodies des
artistes... bref, transformer un flux d'information en consommation, ce qui est
leur but ultime, après tout ; et le tout pour un coût dérisoire par rapport à
un équivalent IRL. Le tout en accompagnant les changements d'usage irrévocables
de leurs consommateurs.
Le dernier frein à cet usage, c'est le DRM : la restriction d'usage
implanté dans le bien consommé. Il doit disparaître - il va disparaître, parce
qu'il est contre-productif. Ceux qui l'utilisent perdent la partie, car les
utilisateurs renoncent à utiliser leurs services. Apple, leader et pionnier de
ce marché, pourtant très restrictif, a fait disparaître une bonne
partie des DRM des versions téléchargées. Et on pourra aussi faire disparaitre
la Hadopi, organe coûteux, inutile, qui essaie d'imposer une solution
réglémentée dans un problème de marché (c'est à dire l'exacte contraire que
l'antienne de droite ordinaire : le marché, le marché, le marché), qui plus est
financée par un contribuable déjà bien mis à contribution. Ce n'est pas au
denier public de répondre à des modifications structurelles économiques d'un
marché privé (qui n'est pas vital comme la santé ou l'éducation, j'entends).
Qui s'est soucié de la mort des petits développeurs photo à l'arrivé du
numérique ? Personne au gouvernement. Alors pourquoi se préoccuper des
dividendes d'Universal ?
De mon point de vue, la licence globale existe déjà, puisqu'en contrepartie
d'une petite somme, j'ai accès au catalogue des principales majors. Dans un
monde idéal, j'aurais aussi accès aux petits labels, aux chaines Youtube, etc,
mais c'est déjà un gros début. Ce qui manque et doit évoluer, c'est étendre cet
usage à plusieurs terminaux. Quand ce sera fait, si nous avons tous accès au
même catalogue, il n'y aura plus de question de copie ou d'échange : ce ne sera
tout simplement plus nécessaire, il suffira d'échanger un lien, un nom, un
titre : comme nous échangeons des URL d'articles de journaux. La
dématérialisation, quoi.